Bribes...
4 : Le Mixer
« Pinte citron »
s’il te plaît. C'est-à-dire comme d’habitude. Car autant que je vous le dise, le Mixer est un bar d’habitués. A quelques minutes prés, aux mêmes heures de la journée, au fil des années, on y croise la même faune, les corps aux bars, mâles achalandés sur les mêmes tabourets. A l’heure où sonne l’happy-hours soyez bien installé et vous les verrez tous venir, pour le meilleur comme pour le pire. C’est un peu la cour des miracles du Marais. Alcooliques et drogués, gros fumeurs et d-j, clubbers invétérés et niqueurs assoiffés se taillant pipes à l’étage pendant qu’en bas et avant l’heure un danseur danse tout seul et en nage. Les pintes s’entrecroisent et s’entrechoquent, au royaume de la bière tous s’aveuglent dans l’or brillant de l’Amstel en se trémoussant plus ou moins discrètement. Ô Mixer ! Tant d’années que pareil à un fantôme j’y traîne mes guêtres, dégingandé, en solitaire ou en joyeuse compagnie. Fût une époque où j’y allais pour écrire, seul en haut déverser mes tombereaux d’insanités. L’endroit me semblait, me semble propice pour s’exciter le prépuce du poème.
Franchir le seuil du Mixer c’est rentrer au purgatoire. Petit, enfumé, toujours les mêmes gueules, anarchistes patentés et quadragénaires défoncés, derviches hallucinés et minets timides, cadres à l’ouest et piliers de comptoir. La musique est trop forte pour parler et l’espace trop étriqué pour danser. Il y règne une brume de plaine irlandaise, une humidité de sueur, des relents d’hormones et de Marie-Jeanne. Dans les volutes de Camel flottent des bribes de conversations incohérentes. Ici tout le monde se connaît ou presque, se fait la bise, facondes tenant leurs assises. Ici tout le monde à un mot pour tout le monde puis les clans se forment et les entremises du coin de l’œil commencent avec les nouveaux arrivants.
Plusieurs fois, après avoir tété sur un pétard, discrètement comme de bien entendu, alors que mes compagnons tenaient collège entre eux en m’oubliant dans mes nuages, je pensais aux poissons dans l’aquarium. Ils étaient bleus, rouges, fluorescent, voir, selon la qualité de l’herbe, transparents, caméléons ou encore déguisés. Mais surtout je me mettais à leur place et j’étouffais : Mes ouïes bouchées par le cérumen sonore coulant par kilo/litres des enceintes me rendait dingue. Je m’affolais des écailles. Ma gueule en forme de goulot cherchait non pas de l’air mais du silence. Poisson j’attendais le gazouillement des oiseaux, le silence des grands fonds, le grand vent discret de l’univers en mouvement, bref quelque chose de serein et de calme.
Mais rapidement une main se glissait sur mon épaule, et l’espace d’une seconde je ne regardais plus les poissons que de la même manière dont je les avais toujours regardé : plein de pitié.
Une main, le manège qui reprend et le tournis avec. La musique gonfle comme une baudruche. Un inconnu, ami d’un ami, me prend à partie dans une discussion à laquelle j’entrave que dalle. Il faut pêle-mêle donner son avis sur Sarkozy, avoir une idée sur le dernier album inconnu du dernier d-j underground de Berlin-Est, commenter un avis ou être avisé du recours en justice d’un squat d’Aubervilliers que la flicaille voulait fermer. Pire encore vous voilà à devoir disserter sur Sartre ou sur Dustan, de bareback ou de festivals de jazz, de théâtre, d’Avignon ou d’Ibiza. Suave qui peut, je m’esquisse en tendresse dans les toilettes au fond à droite sucer un joli blondinet : Merde à Oscar et shit aux escarres !
5 : Le métro.
« En raison d’un accident technique » le réseau est perturbé. On prend conscience de sa propre futilité insupportable quand on se réveille le matin avec cette antienne dans la tête. Ne pourrions-nous pas nous réveiller avec une autre musique, d’un autre acabit, par exemple : « Le magasin a fermé ses portes, rentrez sans précipitations. » « Le vélo à vau l’eau pour vous rendre à votre travail, pour bien aller exécuter vos travaux. » « Je m’aime, je m’aime, je m’aime et je vous emmerde, la RATP et ses contrôleurs aigris vous souhaitent une agréable journée. »
Imaginez-vous partir travailler un joli matin. Le soleil est fumasse. Aucun nuage pour brouiller les ondes. Une ondée légère et nocturne, pareille à une érotique pollution, a recouvert les pistils des fleurs en pamoisons. Il règne une mélopée muette, des on-dit en suspensions d’ondines en éclosions. Alors in petto dans votre sinciput un chant trouve grâce : « Si les rondeurs de la lune avait de surcroît la chaleur du soleil la terre serait une voie lactée de sperme. » « Ils vivaient à même la lave de leurs regrets dans cette rame de métro quand au centre du volcan j’éructais en bavant de paillardes injonctions : Bandez et bavez, brûlez et soyez mirobolants, trublions pratiquez la vivisection des âmes ! »
6 : Arcueil, chez soi.
Des cartons mais plus de place pour les vider. Me monte des entrailles un inventaire à l’après-verre, un inventaire de plus, et puisqu’il s’agit de commencer une liste, autant le faire en musique : « Hang on Litte Tomato – Pink Martini »
Une clochette rouge et or qui fait ding et dong. Un meuble miniature recelant une gourmette argentée, une montre Lexus, des filtres pour cigarettes à rouler, des vieux timbres et une alliance, un peu de drogues et ses accessoires. Un exemplaire du « Voyage au bout de la nuit » illustré par Gen Paul. Deux céramiques abstraites achetées à Hoi An et un diptyque d’Adam. Une pile de CD recelant quelques milliers de photos et une radio obsolète. De l’art d’aéroport, soit : Une barque aux rameurs disloqués, un masque d’ébène, un éléphant noir aux yeux d’ivoires, un cendrier de la Réunion. Des tissus recouvrant des cartons recelant des poèmes peigne-cul, des albums d’humeurs pacifiées, des relents de larmes oubliées, des tumeurs cachées, des objets sans autres intérêts que d’être les restes de ma mémoire éthérée.
Une toile : Deux apsaras cubistes sorties du jeune esprit décalé d’un jeune peintre cambodgien de 21 ans. Mais aussi une bouteille d’absinthe remplie de menthe à l’eau et une de Jameson que je vide doucement mais sûrement en réfléchissant le décor qui s’offre à mes yeux :
Soleil rouge et lune noire de ce peintre qui fut l’ami de mes parents. Louis-Ferdinand dégoulinant de sang le regard en l’air. Au-delà de la fenêtre grande ouverte des bouts de toits, des bouts de ciels, des bouts d’ennui et de gris. Des antennes télés, des oiseaux et des tuiles, des fenêtres et des puzzles incohérents de coins de verdures. Des pyramides en verres teintés, des reflets de lunes dans les moutons-cumulus. Sombres variantes d’une saison en agonie.
Sous cadre la photo et le signet d’Elvin Jones et de Ravi Coltrane. La télévision éteinte ressemble à une œuvre commerciale de Malevitch. Le frigo est rempli d’alcool et de boîtes pour le chat. Dans la machine à laver le linge sale des sans-familles tournoie la crasse, puis vient l’adoucissant et le séchage.
Lettres et cartes postales, vieux poèmes et crachats de souvenirs anthumes. Tumeurs des mots qui ressuscitent tu te suicides avec tes maux acides. Souvenir de flingue et de grenailles, devenir dingue vaille que vaille, mâcher la mort à pleine canine, adopter l’hymne de « qui veut vivre surine » , surine les enveloppes à-corporelles des amants impossibles.