J'écoute : Java, Pink Martini, et bientôt tous mes vieux 33 tours...
Je regarde : les beaux garçons
Je lis : Je relis
Je joue : au bilboquet
Je mange : pas assez
Je bois : trop
Je cite : les graffitis dans les chiottes du bar de mon frère à Phnom Penh
Je pense : au Cambodge, à l'Afrique, aux voyages.
Je rêve : il y en a trop...
(mis à jour lundi 26 mars 2007 à 03:36)

25/11/2007

25/11/07 - 16:43

Echec et Mat.



Tu peux rester là des jours j’y resterais aussi. Je vais te nourrir comme une mère nourricière donne son sein et le lait de sa terre. Je vais être ton ange gardien, ton petit démon insupportable, je ne céderais pas jamais à la furia de ton caractère. Et si tu crèves là derrière cette porte alors je crèverais là devant cette porte. Devant ou derrière on s’en fout nous sommes deux fous lapidaires. On retrouvera nos cadavres quand la puanteur deviendra telle que les effluves de Mort mettront la puce aux narines de nos voisins imbéciles. Pour tuer le temps en attendant que l’inverse prenne le relais je vais écrire. Des lettres et encore des lettres mais tu n’en liras aucune. Tu entendras des bribes car des fois j’écris à haute voix mais tu entendras des bribes seulement. Peut-être que tu essayeras de reconstituer le puzzle, peut-être que tu n’en as rien à foutre, peut-être que tu dors. Toujours peut-être mais c’est ça d’être encore vivant.

Il va falloir être patient dans ce jeu qui n’en est pas un mais que tu as décidé pour nous. Les vermines ruminent impatientes au fond de nos charniers intimes, subtiles charognes aux corps de ficelles, corsaires aux corps cirrhes, aux dents efficaces de rapaces, pirates de nos chairs se grisant de nos âmes anémiques. Et toi que rumines-tu assis sur ton tas de linges sales, sur ta cuvette de toilettes ? Quelles étoiles finis-tu d’éteindre, quelles rancunes cultives-tu comme on cultive de la moisissure en pot dans les laboratoires de nos consciences ? A moins que justement tu n’élabores, fin stratège, quelques plans à mon encontre, comme celui d’user mes nerfs jusqu’à ce que je craque, mais je ne craquerais pas Ô non je ne craquerais pas. Je consolide mes défenses, j’éprouve ma patience, je valide mes acquis devant cette porte comme une muraille vertigineuse. Break the Wall tu entends la musique j’imagine et tu vois les petits enfants qui tombent dans le broyeur du Grand Boucher et tu pleures car il n’y a plus que ça à faire. Nos larmes cannibales comme autant de tranchants qui découpent notre solitude duale.
Plus d’interphone, plus d’ordinateur, plus de téléphone, et sur la boîte aux lettres un petit mot : Parti en vacances sur un coup de tête, en amoureux, sans ordinateur, sans téléphone et sans interphone : Une petite note d’humour pour crédibilité usuelle, personne ne viendra nous emmerder car j’ai aussi changé le message du répondeur : Même message que pour la boîte aux lettres : Répétitions des naufrages, répétitions des carnages et des mensonges personne ne viendra te sortir de là, il n’y a plus que toi et moi sur cette terre laborieuse, toi et moi qui pataugeons dans la fange de nos pathétismes jusqu’à les rendre lumineux.

L’hermétisme de la porte. Sas dérisoire qu’un simple coup de hache, que cinquante coups de hanche… jusqu’à la double fracture… et de l’une d’elle apparaîtrait la pâleur de ta peau, sa tristesse si douce au moindre frisson. Porte frontière mais couvre-feu au check point. En attente de nos attentats contre nous-même, en patience attendant la première détonation. Rats dans leurs caves comme si dehors une pluie de bombes nous troussaient du dedans et que mort de trouilles nous en soyons réduit à touiller les vieux fonds de plats rancis de nos démons et angoisses. Tiens, et si j’écrivais une lettre bien dégueulasse, une déclaration d’amour à un bourreau, un double de toi imaginé à travers le prisme fantasmatique de ta trique d’enfer, une lettre adressée directement au Diable que tu représenterais, pour demander une guerre et sa kyrielle de souffrances, une guerre pour nous, petits bourgeois de la paix, fils consensuels et mous de l’époque indigente toute en ombres et faux-semblants ? Que tu serais mignon en Diable ! En SS ! En ordure amorale au cœur éteint, étreint d’un désir de sang et de douleur !...
Mais il ne faut pas que je débloque, pas encore, pas complètement, pas maintenant…

(Un instant de silence)

En ce moment des bactéries effectuent un joyeux sabbat dans nos corps engourdis mais nous ne sentons rien, immergé dans nos flots de pensées à peine l’on se gratte en surface. Des petites démangeaisons de rien du tout quant sous le derme et l’épiderme une smala effrénée de saloperies nous grignote à grandes flammes en se régalant du drame. Tu te rappelles nos gales et nos urticaires, nos morpions et nos herpès, nos véroles contemporaines, mycoses et autres thuriféraires de notre corps offert ? Nous chantions gloire et nous grattions jusqu’au sang pour un hommage à leur acharnement et à l’amour qu’ils portaient à nos peaux ravagées. Pour le meilleur et pour le pire ! On se peinturlurait de pommades, engouffrions antihistaminiques que nous noyions dans des cocktails incohérents et détonnant d’alcools magiques comme l’absinthe ou le calva maison que ton vieil oncle cirrhosé jusqu’au trognon fabriquait illégalement à Saint Pierre de Bailleul. Nous profitions de nos corps souffrant pour mieux profiter de nos corps délivrés, conscient que souffrir c’est être vivant et que de ne plus souffrir c’est l’être deux fois plus. Ce ne sont pas seulement nos corps que nous délivrions, mais nos sourires, nos pensées qui vengeresses batifolaient avec vigueur dans l’espace sidéral de nos voluptés, et comme alors nous faisions ripaille !
Maintenant que nous ne souffrons plus physiquement nous nous débattons aveuglément derrière une porte absurde, toi forclos et muet, moi bavard jusqu’à hurler sous les murmures inaudibles d’un sablier de malheur.

(Un instant de silence)

Je viens de prendre ma plus vieille plume, pour un petit clin d’œil épistolaire en pleins et déliés que je te glisserais peut-être sous la porte, peut-être, comme tes souvenirs, les miens, peut-être comme toujours.
« Sébastien ? Est-ce que tu te souviens de nos parties d’échec ? Tu me battais presque toujours mais sur le champ de bataille le combat durait des heures car à chaque coup il fallait faire correspondre une citation ou en inventer une fausse ou mal l’attribuer pour déconcentrer l’autre. Fou qui mange le Fou : « La folie est une invention de psychiatre ». Cavalier sautant la Reine : « De la zoophilie comme allégorie des chairs tristes dans le milieu animalier, des instincts primitifs de l’humain en milieu carcéral » Tu ne trouvais pas puisqu’il n’y avait rien à trouver. Pion centré, au milieu encore répétition de pions pour un barrage triangulaire, F4, D5 et C6 : « Au début de l’érotique, avant le vortex des plaisirs, dans le soupçon, il y a cette chose, cette chose désirante qui est la littérature ». Tu sens que je sens que ce n’est pas là une improvisation mais je ne trouve pas, au hasard je donne un nom mais je me trompe. L’heure des premiers aveux vient : Seule la dernière n’est pas pure invention. Alors la partie reprend. Le fou file un mauvais train et dans sa lancé diagonale stoppe aux abords d’un roi en échec qui doit reculer : « Nous ne retiendrons de la lutte des classes qu’un déplorable constat : Les cancres qui ne redoublent pas assez tôt se suicident trop tard » J’hurle mélange de Marx et de Cioran et de Toi et que ce n’est qu’un surréaliste brouhaha : Tu me flingues en mangeant ma tour et je ne peux que récupérer ton pion : « Thelonious Monk ne savait pas ce qu’il faisait, il battait son piano comme on tape sur l’Âne Divin du swing qui, faisant sa mule, avance toujours à reculons » ! J’aimais alors ton hésitation ! Quelle partie avais-je piqué à Nabe, quelle autre à Vian, quelle autre à Gerber ? Peut-être aucune à personne, alors tu avançais ton dernier cavalier en D7 pour fomenter une vulgaire fourchette mais il en fallait plus pour me décontenancer et je contrecarrais l’attaque d’un simple souffle de ma tour en E2 et c’était à toi : « Aux ombres des Requiems occidentaux répond la lumière que jettent, pareils à des anathèmes géniaux, les griots rédempteurs d’une Afrique en transe ». Soufflé je gémis Césaire ou Chamoiseau mais je ne sais, alors profitant de ma démantibulation mentale tu roques et me voilà obligé à la défense quand tu sais que je ne suis bon que dans la contre-attaque. « L’intenable lourdeur des êtres » est trop facile et d’un Kundera tu m’achèves par une reine cachée venant se coller à mon Roi : Mat, et donc à toi le mot de la fin : « On parle de me battre et j’écoute vos coups. Qui me roule Harcamone et dans vos plis me coud ? » Jean Genet bien sur. »

(Un instant de silence)

Alors pour te faire pardonner de m’avoir une fois de plus écrasé tu me demandais de m’asseoir et tu me demandais de faire silence. Pour en finir avec les citations et recouvrer l’ivresse tu me servais un verre de vin blanc doux et citais une dernière fois Bataille :
«Regarder, c'est être peintre. Souffrir, c'est être poète. De l'union de la plastique et de l'âme on peut faire naître le plus bel art vivant intégral : le théâtre.» Et tout pouvait recommencer. Mais nous n’en sommes plus là. Nous sommes sur l’effeuillage au fil des gouffres, funambules des incertitudes, truands des souvenirs nous caracolant en tête de la course aux alarmes, de savoir qui crèvera le premier, de savoir qui survivra le dernier.
Je cachette et je poste sous la porte des recommandés avec accusés de déception et cherche à pénétrer tes cachettes en me postant devant ton absence tout en me recommandant de n’être ni accusé ni procureur de nos assomptions et de nos dégringolades. J’avise et tamponne avec la cire de mon sang des missives écrites sur un coup de ce même sang. Je fais semblant d’accepter que tu me réprouves mais je réprouve tes choix et tu fais semblant de ne pas m’écouter et de ne pas accepter que pas à pas je gagne du terrain sur le tien car je sais que tu craques petit à petit, que ta volonté se désagrége sous les coups de butoirs de ma dialectique qui s’affine et s’acharne. Car si c’est de folie dont tu es demandeur tu sais que je peux en être donneur ! Alors que veux-tu Sébastien ? Un baroud d’honneur ? Des épitaphes en recueil ? La preuve sine qua non de ma Patience ? Des cartes postales ? Que j’aille chercher l’échiquier pour une nouvelle partie ? Comme tu veux ! Mais d’abord je vais écrire oui t’écrire une nouvelle lettre et tu crèveras avant moi de n’en avoir que des particules éparses, des éléments diffus et des indices confus !

(Écrivant et lisant seulement des passages)

« Cher E.

Tu… si mieux. Lui si mule quel âne ! Ton… profond et sa supercherie sont… un… con… parable ! Nous trouverons facétieux des moyens. Dés demain quant avec… il n’a maladroit… qu’un doigt… et ton énorme… qu’il va à la va-vite… entrejambe de gnome… ouvres alors qu’huître lui se referme tu… et je perle… Sang blanc et rouge tes turgescences il… geint et toi gentleman… alors qu’ahane il bêle… en billevesée tu es trognon… Ô mon âme… Qu’il meurt mou… Lui si mule quel âne ! Ton discours de trou… vers… la poésie des… sens et ton indécence sue… Havre… de paix qu’il ravale les siens de mânes je préfère… fan ! Tommes coulants le fromage de ta queue à sa vie de Came, en berne drogué de bas-fonds ! …

Fuck Baby ! »

(Un instant de silence, rien ne se passe)


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